Réduction des risques
tabagiques: Méthodes et résultats 2005-2006
Professeur J. Prignot (UCL)
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur
Près de 50% des fumeurs réguliers
ne veulent pas quitter leur cigarette ou n'y arrivent pas. Ils continuent
à fumer jusqu'à la fin de leurs jours. C'est pour ce groupe
de fumeurs récalcitrants qu'on a envisagé des méthodes
de réduction des risques par des moyens autres que l'arrêt.
Certains fumeurs, souvent influencés par les industriels du tabac,
recourent à l'emploi de produits plus "légers"
ou moins "toxiques" comme les cigarettes à filtre,
les cigarettes "légères", les cigares, les cigarillos
ou la pipe. Certains recourent à une limitation du nombre de
cigarettes quotidiennes (CPJ) avec ou sans soutien pharmacologique par
la nicotine ou le bupropion. La plupart de ces méthodes n'entraînent
pas ou peu de réduction des risques. 1-7
1. Les cigarettes "légères"
Le poids des divers constituants des cigarettes "légères"
n'est guère différent (hormis les additifs) de celui des
cigarettes standard. C'est la teneur de la fumée en ces constituants,
mesurée par les machines à fumer, qui est artificiellement
abaissée par l'emploi de filtres ventilés et de papier
poreux: ceux-ci permettent la dilution de la fumée par l'air
ambiant et obtiennent ainsi des chiffres beaucoup plus bas de nicotine
et de goudrons, affichés sur les paquets de cigarettes "légères"8. Dans les machines à fumer, on applique une méthode
de mesure dont les paramètres standardisés correspondaient
sans doute au début de leur application, à ceux effectivement
utilisés par les fumeurs. Toutefois ceux-ci, ne trouvant pas
dans cette fumée diluée la stimulation nicotinique souhaitée,
ont pratiqué inconsciemment une fume "compensatoire"
en augmentant le volume inspiré à chaque bouffée,
en augmentant le nombre de bouffées par cigarette et en retenant
plus longtemps la fumée dans les poumons 9. Ils arrivent ainsi
à inhaler la quantité de nicotine qu'ils souhaitent mais
augmentent également l'inhalation des autres toxiques ou cancérigènes
du tabac.
La dilution de la fumée lors de la mesure dans les machines à
fumer est permise par la localisation des orifices de ventilation qui
se situent quasi toujours à plus des 9 mm du bout de la cigarette,
c à d en dehors de son point d'insertion dans les mors de la
machine et sont donc à l'air libre.
Le fumeur peut aisément boucher ces orifices par les doigts ou
par les lèvres, ce qui minimise la dilution de la fumée
et se manifeste par un brunissement complet de l'extrémité
buccale des filtres par des goudrons ainsi que par une ovalisation du
mégot 10,11.
Il n'est pas étonnant dans ces conditions que les dosages biologiques
de la nicotine dans les humeurs (et notamment la cotinine salivaire)
ou du CO dans l'air expiré ne varient que de façon minime
en rapport avec la teneur en nicotine ou en CO affichée sur les
paquets de cigarettes. 12,13 Il en résulte que les effets-santé
des cigarettes "légères" ou "ultralégères",
liés aux autres composants de la fumée, ne sont pas significativement
différents de ceux observés avec les cigarettes-standard.
Il ne faut pas croire que le recours au tabac à rouler, très
fréquent en Belgique aujourd'hui (plus de 8 millions de Kg vendus 14] soit une manière de réduire les risques car sa teneur
en goudrons est triple de celle des cigarettes industrielles 15.
2. Les cigares
Le passage de la cigarette au cigare entraîne une certaine
réduction des risques de maladies coronariennes, de broncho-emphysème,
de cancers aérodigestifs supérieurs et de cancer du poumon:
les risques restent toutefois largement supérieurs à ceux
des non-fumeurs 16-18.
3. Limitation non assistée
du nombre de cigarettes quotidiennes
Certains fumeurs limitent volontairement leur consommation
quotidienne espérant ainsi réduire le risque-santé
qu'ils encourent.
Deux études portant sur la population générale
au Danemark démontrent qu'une limitation d'au moins 50% de nombre
de CPJ n'entraîne aucune réduction de la mortalité
tabagique ni aucune réduction des hospitalisations pour BPCO 19,20.
Un marqueur indirect du risque tabagique encouru par les fumeurs est
le poids de naissance des enfants de gestantes fumeuses; celui-ci est
abaissé en moyenne de 200 g par rapport à celui des gestantes
non-fumeuses. Une étude portant sur 1242 femmes enceintes a montré
qu'une augmentation significative du poids de naissance des enfants
nés de mères fumeuses n'est significative après
limitation de 50% du nombre de CPJ que si la femme ne fumait initialement
que 5 cigarettes ou moins chaque jour 21.
Ces deux études s'interprètent aisément par la
fume compensatoire qu'on peut attendre aussi bien après limitation
du nombre de CPJ qu'après utilisation de cigarettes légères.
Cette compensation est sans doute inexistante chez les fumeuses enceintes
de = 5 CPJ car celles-ci ne sont pas dépendantes de la nicotine.
Chez les grands fumeurs, on ne doit pas s'attendre à un effet
d'une limitation de 50% puisque le niveau de nicotine sérique
est similaire chez les fumeurs de 40 CPJ par jour et chez ceux de 20
CPJ 22.
En outre, le taux de limitation de longue durée est très
bas.
4. Limitation tabagique assistée
par un complément de nicotine médicamenteuse
On pourrait espérer que le complément de nicotine
médicamenteuse maintiendrait un taux sanguin de nicotine susceptible
de favoriser la persistance de la limitation.
L'étude combinée de 6 essais (4 par gommes et 2 par inhaleur)
chez 2.424 fumeurs = 15 CPJ ne cherchant pas ou ne réussissant
pas à arrêter mais désireux de limiter leur consommation
quotidienne de cigarettes (6) montre que dans 5 des 6 études,
la nicotine obtient une limitation persistante statistiquement supérieure
à celle du placebo (Nicotine 15,9%; placebo 6,7% à 4 mois);
Le taux est meilleur avec l'inhaleur qu'avec les gommes, mais s'abaisse
nettement au 12ème mois.
Dans une de ces études 23 où le complément nicotinique
par gomme obtient en moyenne une cotinine égale aux valeurs initiales,
il persiste pourtant un tabagisme compensatoire, car le E-CO moyen s'abaisse
moins que le nombre de CPJ, peut-être parce que le fumeur ressent
le besoin de pics nicotiniques, ou parce qu'il y a dans la fumée
des substances addictives autres que la nicotine (acétaldehyde).
Ces études concernent en général des essais cliniques
avec soutien psychocomportemental. Dans celle de Etter 24, ce soutien
n'a pas été fourni, et la limitation tabagique obtenue
à 6 mois en termes de diminution moyenne de CPJ est similaire
avec nicotine et placebo, mais statistiquement plus marquée dans
ces deux conditions qu'en l'absence de tout traitement. La différence
entre l'absence de traitement et les groupes "placebo" et
"nicotine" s'accentue nettement en fonction du nombre initial
de cigarettes consommées.
Une étude secondaire de ces groupes "placebo" et "nicotine" 25 montre que c'est plus la conviction d'avoir reçu le produit
actif que le fait de l'avoir reçu qui influence la limitation
moyenne du nombre de CPJ, ce qui suggère que pour la limitation
tabagique, la nicotine a surtout un effet placebo.
5. Limitation assistée
par bupropion
Le soutien pharmacologique par l'administration de bupropion
n'entraîne à 12 mois aucune augmentation significative
des taux de limitation de 50% persistants à 12 mois, que ce soit
pour le nombre de CPJ ou pour la concentration de cotinine 7.
6. Les aspects positifs de la
limitation du nombre de CPJ
On sait que 30% des ex-fumeurs sont passés par un stade de limitation
avant l'arrêt complet 26.
Les chances ultérieures d'arrêt complet sont plus élevées
en présence qu'en absence de limitation, certainement chez les
fumeurs âgés, et d'autant plus qu'ils étaient initialement
de petits fumeurs et qu'ils ont réduit davantage leur nombre
de CPJ 27.
On aurait pu craindre que la limitation tabagique détournerait
les fumeurs de l'arrêt complet: c'est l'inverse qui s'observe
dans les 6 études de Danielsson, tant avec la gomme qu'avec l'inhaleur,
qu'il s'agisse de produits actifs ou de placebo.
La limitation réussie au 4ème mois est même un facteur
prédictif d'arrêt complet au 12ème mois plus avec
les produits actifs (30,1%) qu'avec le placebo (18,8%).
7. Les aspects négatifs
En matière de cancer du poumon, la durée totale
de consommation de cigarettes est un facteur de risque beaucoup plus
important que le nombre de cigarettes par jour 28.
D'autre part, le coût du soutien pharmacologique est important,
surtout s'il s'étale sur une longue durée.
Enfin, il est possible que la persistance de la limitation ou la cessation
ne concerne qu'un sous-groupe de fumeurs particulièrement concernés
par leur santé; on ne peut donc élargir les conclusions
à l'ensemble des fumeurs qui au début ne voulaient pas
arrêter de fumer ou n'y arrivaient pas.
8. Un message cohérent
de Santé Publique
La limitation du nombre de CPJ :
1. est plus fréquente avec que sans NRT mais est le plus souvent
de courte durée; résultat non négligeable pour
le groupe des fumeurs récalcitrants.
2. ne va pas nécessairement de pair avec une réduction
des risques, surtout chez les grands fumeurs et pour le cancer du poumon.
3. ne détourne pas de l'arrêt.
4. est acceptable comme une étape (aussi brève que possible)
vers l’arrêt complet.
5. comporte des risques plus importants que l'arrêt complet, même
si celui-ci doit être maintenu par une substitution nicotinique
continue de durée indéfinie 29.
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